Le Clou dans la planche, Manon Ona
Harceler le réel
Bienvenue au Petit Bard
En matière de réalité à harceler, la France actuelle pourrait assurément suffire. Tout comme en 2007 la compagnie Sîn s’intéressait au témoignage d’ouvriers (dans Les mangeurs, spectacle inspiré par la délocalisation des usines Well et Jalatte dans les Cévennes), elle est venue gratter le réel surles murs du Petit Bard. Montpellier Ouest, une vaste copropriété de plus de 800 logements construite dans les années 60, et depuis vouée àune dégradation chronique. Pour le lecteur lambda, ce nom rappellera certainement un scandale sanitaire se soldant en 2004 par la mort d’un homme dans un incendie, ou encore un scandale financier – escroqueries, détournement de l’argent des locataires – non résolu à ce jour. "Scandale", oui, mais qu’en est-il de la fameuse réalité si l’on veut bien laisser les médias de côté ? Rien de mieux qu’aller tendre l’oreille ou la plume pour récolter les paroles d’habitants.
De la sensibilité d’un quartier
Si l’adjectif est polysémique, l’étiquette "quartier sensible" n’inclut généralement pas ce détail. La compagnie Sîn a puisé dans une mémoire vive et écorchée, où se mêlent des douleurs et destins variés : ceux à qui on s’entête à causer de là-bas alors qu’ils n’ont jamais connu qu’ici, ceux qui ont connu là-bas mais beaucoup cru en ici, et que l’on renvoie toujours à leur fameuses racines. "En Algérie, je suis une étrangère et je rêve de la France ; en France, je suis encore plus étrangère et je rêve d’Alger", dirait la Mathilde de Koltès. "Où est-elle la terre où je pourrais me coucher ?" Difficile, en tout cas, de se coucher en paix entre ces murs insalubres où galopent des rats. A travers les quatre comédiens, des "personnages réels" content une détresse quotidienne et surtout l’injustice d’une discrimination sanitaire, qui en cache bien d’autres. La transmission de ces témoignages se fait le plus souvent dans une grande épure scénique : assis, comme sous tension, ou bien debout, feuillets dans le vent, les comédiens font parler les habitants du Petit Bard, assènent leurs vérités avec des mots d’une simplicité dure, sans se priver de la redondance, coinçant le spectateur dans la terrible ronde du réel. Leurs visages sont éclairés par des frontales, quand ce n’est pas le régisseur plateau qui braque un projecteur mobile : les voilà rendus publics. Par souci de contrepoint esthétique, une comédienne fignole un jeu de commedia, tandis qu’une autre campe une version déglinguée et burlesque de la financière aux dents longues… Pas une goutte de démagogie, même la figure de l’artiste engagé y passe, avec son cortège de doutes. Tout cela fonctionne, vient appuyer des points sensibles et tendre divers miroirs au spectateur. Une réserve tout de même sur la dernière ligne droite du spectacle : quelque chose de brouillon encore dans ce désir d’intégrer les grandes figures littéraires à la réalité, dans cette réflexion sur le lien entre le réel et l’art. Et pourtant, on sent bien que c’est là toute la démarche de la compagnie, ce qui laisse d’autant plus sur sa faim. Si la référence à Jean Valjean et plus largement à la philosophie d’Hugo sur les notions de peine et de justice s’invite avec le plus grand naturel, Antigone en revanche se noie rapidement dans un discours flou… Le temps permettra probablement de clarifier ces intentions. En l’état, le spectacle fait déjà son effet : celui d’un mégaphone pour des voix que l’on ne peut entendre. Nul doute qu’il y ait ici une forme toute artistique de réponse à l’urgence du réel.
Le clou dans la planche - Critique Manon Ona