J’étais assis, adossé au mur de séparation construit par Israël en Cisjordanie ; un ange passait. Je positionnais mon micro au plus près de la bouche de l’ouvrier pour que ses mots traversent l’épais vrombissement des machines à tisser ; l’ange m’observait. Je courrais bras ouverts sur les toits d’un immeuble de seize étages et l’ange me demandait : « Mais que fais-tu ? Est-ce la place de l’homme de théâtre, ce toit, ce mur, ce bruit ? Où se trouve la scène sur laquelle tu devrais être en train d’approfondir la maitrise de ton art ? ». J’ai choppé l’ange par les plumes et lui ai dit : « Danse chamanique chez les curés, fusil dans les mains d’une femme, loup affamé introduit au banquet des généraux et des banquiers, Sîn est un morpion qui s’acharne et s’accroche aux choses intimes de notre humanité ! ». Je crois que je lui dois quelques explications :
Il s’agit d’investir des territoires, de s’immerger au coeur de la matière en utilisant les outils de l’action culturelle et des arts pour en extraire ce qui viendra nourrir nos processus de création. Nous nous y employons depuis plusieurs années en Palestine, dans des usines cévenoles en voie de délocalisation, dans le quartier populaire du Petit Bard à Montpellier.
De nos expériences palestiniennes, nous avons créé cinq pièces de théâtre. De notre rencontre avec les ouvriers de chez Well, nous avons créé la pièce Les Mangeurs.
Nous mettons en place à chaque fois, sur des périodes plus ou moins longues, un motus-operandi jalonné de temps de rencontre avec les populations et les acteurs du territoire, de temps d’expérimentation artistique dans l’espace public et les lieux marquants de ce territoire, de temps d’écriture et de création. Ces dispositifs nous amènent à créer des formes qui nous placent face aux réalités sociales et politiques de notre époque, des formes qui nous transportent du mythe collectif à l’expression la plus intime de l’être. Ces modes opératoires font de nous les voyeurs des ébats du réel et de la fiction. Quand ils s’embrassent, se caressent, s’entremêlent. Quand ils s’opposent, se disputent, s’aboient dessus. Quand ils se pénètrent tendrement ou avec fureur.
Le temps de la représentation théâtrale et celui de la réalité, la place du public, celle des artistes, l’existence des personnes rencontrées sur ces territoires, l’expression la plus crue du monde et la plus délicieuse poésie se fondent et se déplacent, insaisissables. Nous plaçons alors le public de nos pièces face à une expression du monde critique et généreuse.
Ces travaux que nous qualifions de « théâtre-enquête » nourrissent aussi des choix de pièces d’auteurs contemporains que nous créons en parallèle de ces travaux. Les choix scénographiques et dramaturgiques que nous avons fait lorsque nous montions Fando et Lis de Fernando Arrabal, Le Crime du 21ème Siècle d’Edward Bond, ou encore notre spectacle à destination des plus jeunes L’Arbre à Palabres, trouvent en partie leur fondement dans nos expériences de terrain.
Par ailleurs, nous cherchons ponctuellement à rassembler des chercheurs, des artistes, des politiques, des responsables d’associations, … autour de problématiques liées à nos processus de création. Nous organisons des « Temps de prises de paroles à caractère performatif ». Nous réunissons une communauté d’intervenants auxquels nous proposons une série de contraintes spatiales et/ou temporelles et/ou matérielles à partir desquels ils doivent articuler le propos qu’ils mettent ensuite en débat avec le public et les autres participants. Nous abordons des notions telles que « Urgence », « Imaginaire de l’artiste en déplacement », « Quartiers sensibles de l’imaginaire », « Violence »…
Notre volonté étant invariablement de défricher les sentiers qui relient Arts et Société.
Emilien Urbach